Prendre le temps

Par: Martine Hubert
Publié le: 2007-12-20
Dernière mise à jour: 2007-12-20

Quel tourisme

À Puerto Vallarta, j’habitais dans un petit hôtel fréquenté par les mexicains et situé dans un quartier du centre habité par les mexicains. Mon teint et mes cheveux de “gringa” (ndlr : étrangère) ne passent pas inaperçus, mais j’avais quand même l’impression de vivre au même niveau que bien des mexicains, mes besoins quotidiens se résumant à faire l’achat de l’épicerie, de la pharmacie et de quelques petits articles. Pas de gros budget pour des achats extravagants, d’articles inutiles, volumineux ou lourds. Çe n’était pas très loin d’une zone plus touristique où on se fait solliciter constamment pour acheter des babioles et forfaits touristiques. Les mexicains ont perfectionné l’art de héler et de solliciter les touristes. Ils font leur travail, mais je suis gênée par ce type de rapport où le “touriste égale argent”. D’autant plus qu’ici, ce rapport est très inégal.

D’un milieu modeste, je m’identifie beaucoup plus avec les travailleurs de la classe moyenne d’ici qu’avec les touristes qui séjournent dans les hôtels luxueux ou qui viennent pour la dolce vita. Les gens d’ici travaillent très fort. La différence est que moi j’ai eu la chance d’être née dans un pays où on obtient beaucoup plus pour la même somme de travail.

  Je préfère l’animation et l’humanité des villages, des villes animées et des marchés publics où le tourisme n’a pas trop modifié la façon de vivre des gens.

Prendre le temps

Une journée peinarde en quittant Puerto Escondido, à pédaler tranquillement en réfléchissant à la façon  tranquille de vivre des mexicains dans les campagnes que je traverse.  Les mexicains prennent le temps.

Ils n’utilisent pas la technologie autant que nous car elle leur est moins accessible. Aux États-Unis, on voit des débroussailleuses mécaniques couper la végétation sur le bord des routes. Ici, on voit des hommes y travaillant avec leur machette.

J’ai rencontré un homme qui venait de marcher un kilomètre en portant sur son épaule une cruche de 20 litres d’eau qu’il amenait sur le chantier pour préparer du béton. Au Québec, on ferait venir des chargements de béton pour un chantier plus petit. Ici, on fait le mélange à la pelle ou avec un petit mélangeur manuel, après avoir excavé à la main et charrié les matériaux à la chaudière où à la brouette.

  Des fermiers marchent matin et soir pour aller traire leurs vaches éparpillées dans la nature. L’âne et le cheval sont plus utilisés que le tracteur. La lessive se fait encore beaucoup dans un évier en béton avec une planche à laver. Je vois quelquefois des laveuses à tordeur avec rouleaux comme celle de ma grand-mère.

Je pense qu’ici, la façon de considérer le temps est différente. Les gens sont habitués de prendre le temps pour faire les choses. Ils vivent avec une simplicité que nous avons peut-être oubliée. Avec nos technologies tout se fait plus vite. Nous nous engageons dans plus de choses qu’on peut en réaliser. Chaque membre de la famille est très “occupé”. Il nous reste moins de temps pour se retrouver en famille. Ici, la tradition des rassemblements familiaux semble très forte. Les abuelos (grands parents) sont encore perçus comme des sages dont on peut bénéficier de l’expérience.

Une peur encore plus grande

Ça a commencé le matin du mardi 13 novembre. Nouvelle infection, cette fois limitée à l’oeil gauche, celui qui a reçu une greffe de cornée. Virginia, du petit hôtel où j'étais déjà à Oaxaca, m’a tout de suite organisé une consultation avec une spécialiste de la cornée, la Doctora Cordero. Ça avait déjà atteint le stade de l'ulcère de cornée, il y avait une bonne lésion dans l'épithélium (les cellules de surface) et ça a mené à un épisode de rejet de ma greffe…

Encore une fois un nuage gris mais qui cette fois s’épaississait et devenait plus blanc de jour en jour. Je ne sais pas si c’est comme ça perdre la vue. Je ne voulais pas l’envisager. Je ne l’ai pas demandé au spécialiste.

  Quand le médecin m'a annoncé qu'une ligne de rejet était en train de se former, j'ai eu vraiment une des grandes peurs de ma vie. C'était en fin de journée. J'ai passé la soirée et le lendemain à essayer de me rappeler ce qu'on m'avait expliqué à mon centre hospitalier à l’époque : un épisode de rejet est "une maladie du greffon qui est réversible". Je me préparais à revenir rapidement au Québec aussitôt que la situation le demanderait. À la visite suivante, les choses ont commencé à s’améliorer.

Traitement : gouttes antibiotiques et anti-inflammatoires en alternance aux heures dans les deux yeux. Se réveiller ou ne pas dormir la nuit pour mettre des gouttes à toutes les heures fait réaliser la gravité de la situation. Après six visites, le médecin m’a donné le feu vert pour continuer mon voyage avec des instructions très précises sur la poursuite du traitement et ensuite pour un traitement préventif jusqu'à ce que je puisse consulter un autre spécialiste de la cornée pour un contrôle final lors de mon passage prévu à Toronto au début de décembre.

Pendant quelques jours, j'ai eu une réaction allergique probablement causée par le stéroïde contenu dans l’antibiotique. Ça s’est manifesté par des démangeaisons et un peu d'oedème. Au début, je me demandais si ce n'était pas les suites d'une piqûre d'insecte qui avait provoqué une bonne bosse sur le mollet ou bien quelque chose dans l'environnement ou encore une réaction causée par ma grande peur. C'était devenu tellement insupportable et inquiétant que je me suis rendue à l'hôpital où j'ai reçu une injection d'antihistaminique. J’ai dû en prendre ensuite en comprimés pendant que je me "beurrais" de calamine. Un matin, je me suis réveillée en ayant perdu une bonne partie de ma voix, sans avertissement, probablement un effet secondaire des antihistaminiques.

Gérer la peur, s’adapter et ensuite retrouver le sens de l'humour : ça fait aussi partie de l’aventure…

Crevaison sans pneu de secours

Après Oaxaca, j’avais décidé d’emprunter la spectaculaire descente à partir de San Jose del Pacifico (2600 m). Je m’apprêtais à repartir d’un petit hameau après avoir fait le plein d’eau et jasé avec des policiers en civil armés de mitraillettes quand je me suis aperçue que mon pneu arrière commençait à déchirer le long de la tringle de kevlar. C’était le quatrième pneu qui me lâchait ainsi durant le voyage. En Californie, j’avais cherché sans succès le modèle Marathon Plus de Schwalbe, un pneu fabriqué en Allemagne qui a une excellente réputation auprès des cyclotouristes sérieux.

Avec les conseils et l’aide des policiers qui prenaient mon problème à coeur (ça devait les divertir aussi) j’ai fait une réparation désespérée composée d’une pièce de nylon, de Duct Tape et d’une couture. Il me restait à faire 60 km en descendant 2000 m sur les freins jusqu’au prochain village où j’aurais peut-être la possibilité de trouver un pneu bien ordinaire. J’étais presque sûre qu’à un moment donné, mon pneu lâcherait, que j’aurais à faire un bout à moteur et que le nouveau pneu “ordinaire” allait probablement me lâcher quelques jours plus tard.

Miracle

Soudain, un cycliste québécois arrive derrière moi et me donne son pneu de rechange! Un Marathon Plus de Schwalbe !

Jocelyn est charpentier. Il doit sûrement être parent avec St-Joseph. Il travaille à Edmonton le temps qu’il lui faut avant de reprendre les voyages.  Il a déjà vécu, sac au dos, un an en Amérique du Sud et a ensuite découvert la liberté de voyager à bicyclette.

Lui aussi voyage en solo. Sur la route, il se fait moins interpeller et saluer que moi. Par contre, il parle mieux espagnol, est moins timide et a une façon très taquine de répondre aux gens ou de les aborder.

Ça m’a permis de comparer quelques différences. Les gens vont être plus galants et protecteurs avec une fille qui voyage en solo. Les femmes sont plus à l’aise de m’aborder même si elles sont encore beaucoup plus timides que les hommes. Par contre, les hommes deviennent vite un peu trop entreprenants et je dois être sur mes gardes, les voir venir d’avance et agir prudemment en conséquence. Comparativement à un gars, je suis probablement un peu plus craintive et réservée quand j’arrive quelque part.

Nous avons roulé deux joyeuses journées ensemble. Après presque cinq mois, ça a été très rafraîchissant de rencontrer quelqu’un avec qui je partage plein de références culturelles et une certaine identité québécoise et cycliste.

J’achève mon parcours au Mexique en me promettant d’y revenir. Je vais m’ennuyer des gens et de leur accueil.