Nostalgie d'hiver
Après avoir traversé le Guatemala, le Salvador, le Honduras, le Nicaragua et le Costa Rica, Martine était à Panama City le 9 et 10 janvier dernier. Elle y a pris l’avion pour Bogota en Colombie histoire d’éviter les zones non recommandables. Elle doit avoir quitté Bogota le 16 janvier en direction nord pour contourner les montagnes, un détour de 300 km et repartir vers le sud en passant par Cali. Éventuellement est pédalera jusqu’à la frontière de l’Équateur.
Comme le Ministère des affaires étrangères du Canada a émis un avis d’éviter de traverser cette frontière par la voie terrestre, Martine compte s’informer auprès des gens pour connaître le niveau de sécurité et choisir la meilleure option pour son itinéraire.
Néanmoins, notre cycliste nous a fait part qu’elle trouvait l’Amérique central plus sécuritaire qu’elle ne l’avait anticipé.
Martine a écrit le texte qui suit le 22 décembre mais n’a été en mesure de nous l’expédier que trois semaines plus tard faute de service internet.
La rédaction
Comment vont tes yeux ?
La première question que mes proches me posent est : Comment vont tes yeux ?
Je pense (j’espère) que mes yeux sont corrects… Lors de mon passage à Toronto, une résidente en ophtalmologie qui, elle, a téléphoné à un spécialiste, m’a dit qu’il n’y avait plus d’infection mais que j’étais probablement plus à risque d’en refaire que la moyenne des gens.
Je continue le voyage en redoublant de précautions avec en poche différents antibiotiques et anti-inflammatoires (je commence à en avoir une collection) mais surtout le numéro de téléphone cellulaire de mon chirurgien-ophtalmologiste de Québec. J’ai souvent les yeux irrités et j’essaie d’enlever mes verres de contact le plus tôt possible après une journée pour me reposer les yeux.
Abri International
Je suis allée trois jours à Toronto pour participer à une des deux séances annuelles du conseil d’administration de Abri International. Devenue administratrice depuis peu de temps, j’apprends beaucoup sur les différents projets et leur avancement. En mars, si la situation politique le permet, j’aurai l’occasion de participer à une visite d’études de deux semaines au Kenya et en Tanzanie pour comprendre davantage la réalité terrain et le travail qu’on y fait en partenariat avec des organismes locaux.
Du ravitaillement
J’ai profité de l’escapade à Toronto pour prendre possession du ravitaillement que Guillaume, qui agit comme “camp de base”, m’avait envoyé. Des cartes, des guides de voyages, une nouvelle tente, une nouvelle selle (après 16 000 km d’usure), des chaînes de vélo (je les remplace aux 2000 à 2300 km) mais surtout trois nouveaux pneus. Cette fois-ci se sont des Schwalbe Marathon XR qui en théorie peuvent supporter 145kg et 8 000 à 15 000 km.
Avec toutes ces bricoles et quelques petites gâteries que je ne trouve pas sur mon chemin, je suis repartie lourdement chargée. Après trois semaines plus mollo comprenant une pause à Oaxaca et à Guatemala City et du vélo relativement facile, il a fallu que je me réhabitue au poids du vélo et que je finisse de manger les provisions que j’avais ramenées.
Le Guatemala « en sécurité »
Je quittais à regret le Mexique mais j’ai été tout de suite enchantée par l’accueil des gens du Guatemala. Tout le monde m’interpellait, les femmes autant que les hommes, pour que je puisse les saluer personnellement, souvent même ils applaudissaient. C’est un peu gênant, je suis quand même juste sur un vélo, pas sur un char allégorique !
La deuxième journée (127 km), des camionnettes de la police se sont relayées pour m’escorter pendant les derniers 50 km. Ils m’ont dit que c’était pour ma sécurité même si je n’avais pas à craindre de problème. C’était un dimanche tranquille, ça devait les occuper j’imagine… C’était un peu dérangeant. Un peu gênée pour faire des arrêts, j’ai oublié de refaire ma provision d’eau et j’ai eu soif longtemps. Surtout, il y avait moins de spontanéité de la part des gens que je rencontrais. Si ça s’était reproduit, je leur aurais demandé de ne plus me suivre de cette façon.
Les jours suivants, je me suis aperçue que les policiers que je croisais, sans me suivre à la trace, semblaient chercher les occasions de garder un oeil sur moi.
On comprend l’inégalité de la distribution de la richesse au Guatemala quand on passe par la Carretera del Pacifico (qui longe le Pacifique). Contrairement au Mexique, au Salvador, au Honduras et au Nicaragua, on n’y rencontre peu de gens possédant leur petit lopin de terre. On traverse des grandes plantations de canne à sucre, de coton ou de café et quelques plantations d’arbres à caoutchouc.
Le contraste est frappant. Dans les autres pays il y a plusieurs projets de lotissements pour repartager les terres. Les gens qui peuvent avoir leur lopin de terre à eux ou en coopérative peuvent au moins faire un peu d’agriculture et supporter quelques animaux, même si ces animaux sont parfois très maigres. Les gens ne sont pas riches mais ils sont plus libres de leur destinée.
Étrange le Salvador
C’est le pays où les gens sur les routes étaient très réservés. Très peu m’ont salué spontanément. Une fois la conversation entamée, ça devenait cependant très sympathique.
Les commerces ferment à 17h00. Après, les gens ne sortent pas. On me dit qu’il y a un problème de gangs de rue, renforcé par le retour d’immigrants illégaux expulsés des États-Unis. Un matin, aux nouvelles télévisées, on montrait sous tous leurs angles les quatre cadavres trouvés au petit matin pendant que des policiers décrivaient toutes les circonstances des découvertes et leurs enquêtes qui débutaient. Tout d’un coup, j’ai eu hâte de quitter le Salvador…
Chaleureux Honduras
Des gens chaleureux. Un trop court passage de 150 km.
Nicaragua volcanique
J’ai lu qu’il y avait une centaine de volcans en Amérique Centrale. La région la plus active se trouve au Nicaragua. Près des lacs Managua et Nicaragua il y a une chaîne d’une dizaine de volcans. La région a été marquée par des séismes et irruptions. Des villes complètes ont été reconstruites ailleurs. La première ville de Leon a été complètement ensevelie sous les cendres, l’ancien centre-ville de Managua a été relocalisé après qu’on se soit aperçu qu’il était situé sur un important système de failles. Après chaque catastrophe naturelle, l’aide internationale, lorsqu’elle n’a pas fini dans les poches d’un dictateur, a donnée l’impulsion à des travaux de reconstruction des bâtiments, des ponts, des routes et d’autres infrastructures. Il en reste toujours à faire cependant. On voit encore plein de ruines causées par les tremblements de terre mais surtout, encore des gens qui vivent dans des abris de fortune. En 1998, l’ouragan Mitch, qui était resté stationnaire pendant 10 jours, a fait 11 000 morts et laissé 2 300 000 personnes sans abri au Honduras et au Nicaragua.
Au Nicaragua, la révolution a réussi à chasser le dictateur Somoza. Tout n’a pas été simple par la suite surtout à cause des États-Unis qui, craignant un régime trop socialiste à la russe, ont supporté une contre révolution. Malgré tout, plusieurs me disent que les choses ont complètement changées depuis la dictature. Les gens semblent optimistes. Un étudiant en travail social était fier de me dire que le Nicaragua était un pays qui ne connaissait pas les problèmes de délinquance des autres pays comme le Honduras, le Salvador et le Guatemala.
Malgré tout ça, les gens se barricadent chez eux avec des grilles. L’année dernière en Argentine, voir comment les gens se barricadaient pour se protéger de la petite criminalité et de la délinquance juvénile, avait été mon plus grand choc culturel. Pourquoi les mesures d’amélioration du système d’éducation sont absentes du discours des politiciens? Il me semble que ça fait partie de la solution.
Cette année, je comprends mieux pourquoi les gens se protègent et avec beaucoup de personnes en situation de pauvreté, ça entraîne toutes sortes de bonnes ou mauvaises stratégies de débrouillardise. En plus, ils ont vécu des situations de guerres prolongées, ils ont maintenant une certaine habitude de la violence. Les armes sont très présentes, les opportunités de narco-traffic aussi. Il me semble que les gens ont perdu une partie de l’innocence que nous avons encore dans nos pays du nord.
J’ai tellement aimé le Nicaragua, que je me cherchais presque un prétexte pour y rester plus longtemps. Mon équipement m’a répondu. Dans une descente très cahoteuse, un crochet de sacoche arrière a eu la bonne idée de se briser. J’ai passé la journée du 24 décembre à Rivas (Nicaragua) le temps de faire fabriquer de nouveaux crochets en acier, de faire de belles rencontres et de souper en bonne compagnie.
La fille du nord
Au Nicaragua, il a fait un sec 33º C à l’ombre en après-midi. Un petit vent rendait le faux plat très agréable à pédaler.
Avant Noël on m’a écrit qu’il était déjà tombé 1,64m de neige à Québec. Ça me fait saliver un peu et, même si je suis en train de faire le voyage de ma vie, je m’imagine :
En forêt dans la poudrerie à entendre le vent qui fait s’entrechoquer les branches des arbres et comment la neige absorbe les autres sons;
les flocons qui givrent dans mes sourcils et qui fondent sur mon nez;
dans un des forts qu’on avait fait quand j’étais jeune (j’étais la spécialiste du creusage des tunnels), comment j’y était restée seule à écouter la qualité du silence;
le fond de culotte trempé d’avoir beaucoup glissé “en haut de la côte” de la ruelle de mon enfance et les motons de neige qui se sont introduits entre le manteaux et les pantalons;
la neige dans la cour de maman qui me dit qu’elle ne sait plus où la mettre - c’est comme dans le temps des gros hivers de quand j’étais jeune.
Je souhaite que ceux qui vivent cet hiver blanc puisse saisir l’occasion de le savourer… Mes voeux pour la nouvelle année qui commence en blanc.
Encore le temps
J’ai été un peu coincée par le temps entre mon séjour prolongé à Oaxaca pour soigner mon oeil, le rendez-vous avec l’avion à la Ciudad de Guatemala pour me rendre à Toronto et ensuite la possibilité de rejoindre Charles, un américain rencontré en Baja California qui m’a offert de me joindre à son équipage pour traverser en voilier du Panama à la Colombie.
J’aurais aimé prendre plus de temps pour côtoyer la culture des mayas. Je me souhaite de revenir pédaler le plateau central du Guatemala, d’aller à Tikal et à Palenque et plusieurs autres endroits du Mexique. C’est bien pour dire, il ne suffit pas de passer en vélo, il faut aussi prendre le temps d’arrêter, de faire des détours, et de revenir passer plus de temps.
J’ai appris plus tard que Charles et son équipage étaient encore au Mexique à Barra de Navidad. Le site les a enchantés et ils ont décidés de s’y attarder.
Un revirement de situation qui ajoute du piquant : Planifier la façon de me rendre en Colombie et un itinéraire qui me permette d’éviter les régions trop à risque où il y a des activités et/ou affrontements entre les rebelles et le gouvernement.
Martine