Bonnes et mauvaises rencontres
Les hautes Andes
L’Équateur, c’est le pays idéal pour faire la connaissance des hautes Andes et de la culture de plusieurs communautés de la nation Quechua (Otavalo, Puruhae, Cañari, Saraguro). Le pays comprend trois grandes régions géographiques : la côte (à l’ouest des Andes), la Sierra (les Andes) et l’Orient (l’Amazonie).
J’ai traversé le pays en restant dans le massif montagneux, passant beaucoup de temps entre 2800 et 3200 m – quelquefois plus bas (2400m), quelquefois plus haut (4360m autour du volcan Chimborazo). Constamment en altitude, même si les montées sont plus graduelles qu’en Colombie, je me retrouve souvent à manquer de souffle. Pour un même volume d’air, à 4000 m, il y aurait 33 % moins d’oxygène disponible qu’au niveau de la mer. Des alpinistes transportant un sac à dos plus léger que les ± 62kg de mon vélo peuvent se permettre de prendre de fréquentes et courtes poses entre des séries de pas. Avec l’inertie du vélo, je ne peux pas arrêter aussi fréquemment. Avec le temps, j’ai sentie une légère acclimatation.
Le phénomène climatique de La Niña est présent cette année et entraîne des pluies plus fréquentes et plus abondantes que la normale sur tout le pays. Résultat : beaucoup d’éboulis en montagne, des basses terres inondées, des régions sinistrées. À tous les jours, des orages commencent en début d’après-midi et sont suivis d’averses le restant de la journée. Je m’ennuie de mon “kit de canard” (pantalons et couvre-chaussures pour la pluie) que j’avais retourné au Canada à San Diego. Je vais les récupérer à Lima en même temps que mes vêtements pour les températures froides de la Bolivie et de l’hiver argentin.
“Adoptée” par une famille


J’ai passé une semaine à Cumbaya près de Quito, chez la grande famille équatorienne d’un ami qui m’a accueillie comme une des leurs. Une semaine trop courte où une quinzaine de personnes se croisent et se retrouvent dans la cuisine à différentes heures (les 4 chiens restent dehors) pour des moments pleins d’humour, de taquineries et de tendresse. C’est avec un peu de tristesse que je quitte la famille “Eraso-Oñate-Gravel” (ma famille en Équateur), mais en sachant que quelques uns d’entre-nous, nous reverrons très bientôt au Québec…
L’agression
Le 20 février, 25 km après avoir quitté Cumbaya, j’ai été attaquée.
Un peu égarée, j'avais demandé mon chemin à deux hommes dont un travaillait à ramasser les déchets dans la rue. L’autre m'a suivie et rattrapée car j’étais obligée de marcher à côté du vélo dans une montée rocailleuse. Après que j'aie refusé ses avances et remonté sur mon vélo, sur une section de route plus isolée, il a fini par me jeter à terre et me sauter dessus… à deux reprises. Il n'était pas armé et je crois qu'il ne s'attendait pas à autant de résistance de ma part (appels à l’aide, prise de judo autour du cou, coups de pied).
Finalement, il s'est enfui avec mes lunettes de soleil, me donnant le temps de sortir mon poivre de Cayenne. Je venais de me départir de ma trop lourde bonbonne pour les ours et mes 2 petites cartouches étaient dans mon chaudron, dans une sacoche. Depuis, j'ai aussi rapproché mon sifflet.
Je m’en suis tirée avec quelques égratignures et une bonne peur qui s'est surtout fait sentir après coup. Dans les heures qui ont suivi, je sentais que j'avais été affectée nerveusement et qu'il fallait que je me donne le temps de comprendre, absorber ces émotions et vivre du positif pour me permettre de prendre du recul et relativiser l'événement.
J'ai roulé un 35 km de plus cette journée (malgré que mon énergie était utilisée nerveusement et qu’il m’en manquait pour grimper les côtes). J’ai continué à faire des rencontres très cordiales en me disant que je n'avais pas à me méfier de tous les hommes (pas facile quand on est sous le coup de l'émotion), que c'est un incident qui va me permettre d'être mieux préparée si ça se reproduisait. Le conscient est une chose, l'inconscient a besoin de plus de temps...
Avant de partir, je savais que c'était le genre d'affaire qui pourrait arriver, le genre d'affaire que j'aurais peut-être à gérer. Le fait que j'ai eu le dessus m’a aidée à prendre confiance et à ne pas trop le vivre avec un sentiment de victime. La première journée, je ne voulais pas appeler ma famille équatorienne, je craignais de les inquiéter en étant encore sous le choc.
Le lendemain, j’ai pris le temps d’écrire là-dessus, de raconter à des amis mais aussi pour voir plus clair, démêler et comprendre mes émotions. La réponse de Marjolaine, pleine de solidarité et portant ses différents regards (de psychologue, de femme, d’amie, etc) m’a beaucoup confortée. Malgré la distance, je l’ai sentie très proche de plusieurs façons. Je crois que quand on vit un événement traumatique de ce genre ça fait du bien de se sentir comprise. Lorsqu’on ne se sent plus toute seule, ça devient moins lourd à porter. Je sais maintenant que je vais arriver à me remettre de ces émotions mais que ce sera un processus qui dépendra autant du conscient que de l'inconscient et que je ne peux pas prévoir le temps que ça va prendre.
Dans les jours suivants, j’ai réalisé que de retrouver certains des traits indigènes de mon agresseur chez d’autres hommes me rendait nerveuse et il me reste encore une certaine crainte à prendre des chemins très isolés. J’ai réalisé que la prudence que j'ai toujours eue n'était pas superflue mais que je devrai être encore plus sur mes gardes. Par exemple, ne pas demander mon chemin à des gens qui pourraient avoir un intérêt à m’envoyer ailleurs où ça ferait leur affaire.
Pulingui San Pablo
Plus tard, j’ai eu l’occasion de passer quelques jours à Pulinguí San Pablo, une communauté quechua située à 3830 m d’altitude, à la base du volcan Chimborazo (le plus haut du pays). Si on additionne le 7 km de plus du rayon de la terre à l’équateur, on s’y retrouve plus près du soleil qu’au sommet de l’Himalaya !
Relocalisés récemment dans ces lieux inhospitaliers, les gens (environ 48 familles) y vivent presque comme autrefois, plusieurs dans des maisons rondes d’une ou deux pièces, aux murs de terre et aux toits de paille et sans chauffage. Mais au moins ils peuvent pour la première fois vivre librement en partageant la terre, après 500 ans du système de colonisation “mitimae” qui permettait aux haciendas de s’approprier les meilleures terres.
Chaque jour, les femmes vont mener les quelques vaches et moutons aux pâturages, quelquefois à une heure et demie de marche. Il fait nuit et sous zéro à 5h00 du matin pour la première
traite (manuelle) des vaches. Le soleil se lève et se couche vers 6h30 matin et soir. Nous sommes souvent dans les nuages, entre 5ºC et 10ºC le jour (quand il ne pleut simplement pas).
Avec l’aide de la “Fundacion de desarrollo integral comunitario Condor Wasi” ( Fondation de développement intégral communautaire Condor Wasi ) et le support de plusieurs partenaires, dont notamment des collèges canadiens, la communauté s’implique à fond dans un projet de développement intégré. Ce développement porte sur plusieurs fronts : l’éducation, la santé, l’environnement, le tourisme communautaire (l’auberge Casa del Condor est maintenant fonctionnelle) et le développement communautaire qui touche environ une dizaine de communautés incluant San Pablo.
Parmi les projets des gens de San Pablo :
- L’acquisition d’un petit troupeau de vaches laitières plus productives pour mieux combler les besoins de consommation locale et alimenter une future fromagerie
- l’amélioration du système d’alimentation en eau potable
- un projet de pisciculture de truites et de tilapias
- la réparation du toit, la construction du plancher de la coopérative d’artisanat et l’achat d’un meilleur métier à tisser
Ces projets qui créeront des activités génératrices de revenus leur permettront de se donner des moyens d’améliorer l’alimentation des enfants, d’acheter les médicaments de base, et de pouvoir aller plus longtemps à l’école. Ils commencent à réintroduire des arbres adaptés à cette altitude pouvant aussi servir de coupe-vent car tout avait été déboisé.
Ils espèrent avoir éventuellement les moyens de réparer les maisons et d’en construire de nouvelles avec des techniques plus résistantes car, comme pour la maison du petit cochon, le vent ici cause beaucoup de dommages.
Des “mingas” (corvées communautaires) ont lieu tous les lundi et mercredi. Lors de mon passage, les hommes du village étaient à faire le béton des fondations de la nouvelle école secondaire qui desservira les 10 communautés. Le tout sous la pluie, à la brouette, au pic et à la pelle. Ils n’ont pas le financement pour tout faire, mais c’est un début. Parmi d’innombrables besoins, pour eux, permettre aux jeunes (et aux adultes) d’aller à l’école au-delà du primaire est une priorité. Ils ne reçoivent aucune aide du gouvernement et l’implication de personnes et d’organismes extérieurs leur est très précieuse.
Pour en savoir un peu plus : http://www.redindigena.net/cci/wamanway/principal.html (en espagnol)
J’apprends à prendre le temps
À savourer cette rencontre avec les gens de San Pablo, à prendre des temps de recueillement dans la nature, à me donner du temps pour guérir de ce qui m’est arrivé, je réalise que la qualité de l’expérience que je vivrai dans ce voyage (comme dans la vie) dépendra de la façon de faire mon chemin plus que d’avoir complété toute la longueur du trait rouge que j’avais tracé sur une carte.
Martine
4 mars 2008
Saraguro, Équateur