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Transitions

Par: Martine Hubert
Publié le: 2007-08-22
Dernière mise à jour: 2007-08-22

Route fermée

Au nord de la Colombie-Britannique, le Stewart-Cassiar Highway suit la chaîne de montagnes Cassiar. Cette route est renommée pour être isolée : environ 750 km de grande nature, des portions de route toujours en construction, beaucoup d'ours et des distances très grandes entre les points de ravitaillement. Cette année au Yukon, l'été est anormalement pluvieux et suit un hiver de chutes de neige extrêmement abondantes. Les niveaux des cours d'eau montent de façon alarmante. Plusieurs glissements de terrain se sont déjà produits. L'un d'eux a causé la fermeture de la route à 95 km au sud de Dease Lake. Heureusement on nous a laissé passer, Florian avec qui je roule en ce moment, et moi, sur le peu de voie qui restait.

Recette pour gravir deux fois le même col

Nous quittons Dease Lake en fin de journée. Après avoir embarqué cinq à six jours de nourriture, nous avons grimpé le col Gnat (1241m), une montée de 400m en nous disant que le lendemain serait plus relax.

Nous avons campé sur le lit de l'ancienne route, à un endroit bien caché et surplombant la nouvelle route ainsi qu'une petite halte où les automobilistes peuvent jeter leurs déchets dans un conteneur anti-ours. Pour la deuxième fois depuis quelques jours, nous avons utilisé ce genre de conteneur pour entreposer nos sacs de nourriture et tout ce qui a une odeur susceptible d'attirer les ours. L'ouverture arrière, servant au personnel d'entretien, permet d'y placer nos effets sous le sac à ordure. C'est plus simple quand les arbres sont trop chétifs pour y accrocher nos sacs.

Le lendemain matin, il fait 5 degrés et une interminable pluie diluvienne me fait réaliser que ma tente a besoin de ré-imperméabilisation aux coutures et au plancher. Florian, qui était presque en train de se noyer dans sa tente, va chercher les sacs et découvre qu'ils ont disparu. Le sac à ordure a été remplacé.

L'employé affecté au ramassage des déchets, sans doute sans trop regarder, est reparti avec notre nourriture fraîchement achetée, un réchaud et du gaz naphta.

Nous avons redescendu le col vers Dease Lake en catastrophe par une pluie froide pendant que des employés opérant une pépine (rétro-excavatrice) s'affairaient à consolider les rives de la rivière, craignant que l'érosion cause d'autres glissements de terrain. Nous nous sommes dirigés directement au poste de la GRC (Gendarmerie Royale du Canada) où un policier a pu faire retracer l'employé, qui avait déjà jeté le tout au dépotoir municipal. Nous sommes allés récupérer nos biens en faisant un tour de camion de police. Ce n'est pas vraiment mon style préféré d'archéologie...

Nous avons passé la journée suivante au motel à se reposer, à sécher et à tenter de capter la météo. Décidément Dease Lake semble le point où il fait le plus mauvais temps au Canada alors qu'on parle de vague de chaleur ailleurs. Finalement, on prévoit une légère amélioration dans les prochains jours...

Le lendemain, par une froide bruine, nous remontons le col pour la seconde fois. 

Avoir peur peut être dangereux...

Aujourd'hui nous avons vu douze ours. Ma journée record était de dix. Je viens d'en voir un qui m'a vu aussi et qui est entré dans le bois. Je n'ai pas cru bon de le signaler à Florian qui me suit de très près mais qui met, à bien y penser, énormément de temps à me rattraper.

Une heure plus tard, je commence à m'inquiéter. Il y avait un autre ours plus près de la route. Florian a fait taire sa clochette et marche à coté de son vélo avec sa bonbonne de poivre de Cayenne dans une main et son guidon dans l'autre. Il a enlevé le dispositif de sécurité de sa bonbonne pour être prêt en cas d'attaque. Après avoir dépassé l'ours, il s'arrête et se prépare à prendre une photo (paradoxe?). Dans son geste pour remettre la bonbonne dans son étui, il déclenche un mini jet de poivre suffisant pour s'attaquer par les vapeurs. Aveugle et un peu paniqué, il enfourche son vélo pour s'éloigner de l'ours. Les yeux lui ont chauffé tout le reste de la journée.

Je réalise que, pour ma part, quand je vois un ou des ours, leur réaction me sécurise tellement rapidement que la dernière chose à laquelle je pense est la bonbonne de poivre de Cayenne sur ma sacoche de guidon et ce, même lorsque nous avons surpris une oursonne et ses 2 petits au détour d'une montée.

Au total, depuis le début du voyage, j'ai rencontré vingt ours - dont quatre grizzlis -, un loup, un coyote, trois chevreuils et environ huit orignaux.

Séparation rapide

Le sort a décidé que ma route se séparerait de celle de Florian deux jours plus tôt que prévu et un peu abruptement. À 230 km de Kitwanga, mes roulements de pédalier, qui avaient un petit peu de jeu, ont lâché et il m'est même impossible de tourner les manivelles.

Le premier véhicule qui passe, une camionnette conduite par Mitchell de Fairbanks, m'embarque jusqu'à Smithers, 100 km en dehors de ma route. Je me souviens qu'il y a un bon atelier de vélo où j'ai des chances de trouver les pièces compatibles à mon pédalier (Mc Bike). Ce fut donc des salutations rapides avec Florian. Peut-être aurons-nous l'occasion de nous retrouver au Mexique ?

Transition

Je me trouve maintenant sur la côte ouest de l'Oregon. L'arrivée dans l'état de Washington, surtout dans les environs de Seattle, a été un choc thermique et culturel avec beaucoup de monde à chaque jour et beaucoup de circulation. Je dois passer par un petit deuil, j'essaie de comprendre ce que je suis en train de vivre. Commencer à longer la côte de l'océan Pacifique me réconcilie un peu, les gens sont sympathiques et j'y retrouve la grande nature même si ça ne sera jamais pareil à ce que je viens de vivre...